Une ombre fantomatique se détacha cependant du brouillard, à quelques pas de la chapelle dont le clocher, déjà invisible, était lui aussi pris dans cette purée de pois. Le petit être qui venait d'émerger, tout vêtu de blanc, la tête blonde comme un épi de blé, se précipita vers l'église en filant comme le vent. Arrivé à la hauteur de la lourde porte brune, il se campa sur ses deux jambes et poussa le battant de toutes ses forces, son petit corps cambré haletant sous l'effort. La porte céda finalement, et l'enfant se précipita à l'intérieur sans omettre un rapide signe de croix. Il remonta la nef en vitesse, s'agenouilla devant l'autel et tout en récitant quelques prières, l'enfant se mit à rire. Une joie intense le parcourait. Elle lui donnait envie de se relever, chanter, danser! Mais jamais il ne se serait permis de telles effusions dans la maison du Seigneur, même en un jour aussi heureux. Le garçon sauta de nouveau sur ses pieds et ressortit par où il était entré sans prendre la peine de refermer la porte massive. Il contourna la chapelle et pénétra à l'intérieur d'un petit cimetière. Aussitôt, toute précipitation oubliée, il se plongea dans un recueillement silencieux. L'enfant caressa du bout du doigt plusieurs pierres tombales, s'attardant devant une petite sépulture, versant même quelques larmes qui avaient tendance à déborder un peu trop disait-on. Quand enfin il atteignit l'autre côté du cimetière, sa nostalgie s'envola brusquement et toute sa joie, intacte, l'envahit de nouveau. Il bondit vers une petite maison fort coquette qui tournait le dos à l'église, y frappa avec insistance, et lorsque la brave gouvernante du presbytère lui ouvrit, c'est dans un grand éclat de rire qu'il se jeta entre ses bras potelés. Sa petite tête blonde bougeait dans tous les sens tant son hilarité était grande, et certainement communicative puisque la gouvernante joint son rire au sien sans même savoir de quoi le petit tirait tant de joie.
 
« - Eh bien eh bien, pouvons-nous savoir ce qui fait rire notre petit monsieur que voilà ? questionna la domestique, toute attendrie.
- Ma petite sœur est née, ma petite sœur est née ! cria le garçon en ouvrant largement ses grands yeux pâles.
- Quelle heureuse nouvelle, mon chéri ! Et tu as fais tout ce chemin pour l'annoncer au père Duchamp ? Il t'en sera très reconnaissant, vraiment.
- En fait, nous avons besoin de lui. Ma mère le demande à ses côtés, elle a quelque chose à lui dire, je crois ...
 
La gouvernante fronça les sourcils. Elle analysa l'expression du petit, jugea qu'il ne savait rien, puis que finalement tout cela ne la concernait pas.
 
- Va donc prendre un verre de lait dans la cuisine, je vais prévenir le père Duchamp. C'est jour de fête, aujourd'hui !
 
L'enfant, qui connaissait très bien cette demeure pour y avoir passé de nombreuses heures, disparut dans le couloir. La domestique grimpa les vingt-trois marches de l'escalier et donna deux petits coups sur la porte du bureau du prêtre. Elle entra sans attendre la réponse.
 
- Mon père, on vous demande en bas. Le petit Émile. Sa mère vient de mettre au monde un enfant et elle vous veut auprès d'elle.
 
Le prêtre releva brusquement les yeux de son livre.
 
- Elle a donné naissance à un bébé, dis-tu ?
- Oui, oui, c'est bien ce que le petit a dit.
- Et elle me veut à ses côtés ?
- Eh bien oui, mon père, pourquoi tant de méfiance !
- Pour rien, pour rien... Je me mets en route tout de suite, Paule, tout de suite ! »
 
Et il passa prestement devant une Paule toute ébahie.
 
« - Mène-moi vite à ta mère, Émile !
- Oui, oui, on y arrive, Monsieur le prêtre.
 
Le jeune Émile conduisit l'homme d'église devant la porte de la chambre de sa mère. Le père Duchamp ferma au nez du petit sans plus de cérémonie. Derrière le battant, on l'entendit soupirer, puis ses pas s'éloignèrent. Le prêtre prit une grande inspiration... et il se retourna. Elle était là, étendue dans son lit... Ses longs cheveux dorés comme un écu encadraient son visage d'une lumière presque divine. Son beau visage de porcelaine s'éclaira en reconnaissant M. Duchamp, et ses longs cils voilèrent son regard fatigué. Même éreintée, elle conservait toute sa splendeur, sa fraîcheur, son éclat. Sa peau délicate était plus pâle qu'à l'ordinaire et le feu de son énergie éteint, mais devant lui se tenait toujours la femme qu'il aimait.
Figé sur place, il n'osait rien faire, ne savait plus que faire de lui. Ses bras ballants le long de ses flancs lui parurent soudain bien encombrants, et sa langue se fit pâteuse. Sa gêne évidente déclencha peu à peu les rires de l'heureuse mère qui observait le prêtre se décomposer depuis son lit.
 
- Approchez, proposa-t-elle doucement.
- Je ne... ça n'est certainement pas une bonne idée.
- Vous ne voulez donc pas voir votre fille ?
 
Ces paroles bouleversèrent l'homme d'église. Vivre dans l'ignorance l'avait torturé pendant neuf mois. Que la mère du nourrisson confirmât ses doutes le mettait dans un grand état. Cet enfant était donc le sien... Sa respiration se coinça dans sa gorge. L'émotion était trop grande pour un humble prêtre, pensa-t-il...
 
- Venez.

L'homme ne savait pas si c'était son trouble qui le faisait si docile mais il fit quelques pas vers le lit comme un automate. Lentement mais sûrement, il rejoignit le joli berceau installé près de la mère. Doucement, hésitante, une de ses larges mains s'aventura dans les couvertures... Ses doigts rencontrèrent alors une petite masse chaude et haletante, fragile comme tout. Une foule de sentiments le frappa au moment où il aperçut la jolie tête rosée de sa fille. Son émotion était terriblement confuse. Une seule certitude le frappa au point d'ébranler son corps massif qui dû s'appuyer contre le mur : un amour et une tendresse immenses étaient nés en même temps que le nourrisson et ce premier contact, si bref fut-il, resterait gravé dans sa mémoire comme étant le moment le plus poignant de son existence.
Pendant une minute, il dévora du regard la fillette assoupie. Ses yeux glissèrent bientôt vers le visage épanouit de sa belle, qui l'observait depuis le début à son insu.
 
- Elle est ravissante, murmura le prêtre, encore tout retourné.
- Elle vous ressemble.

L'homme s'assit sur le lit sans rompre le lien qui venait de se créer entre eux. Il se saisit des mains de la mère.
 
- Laura... Pardonne-moi. Je n'ai pas été là lorsque tu avais besoin de moi.
- Vous êtes entièrement excusé, sourit la femme.
- Ne pouvons-nous pas abandonner ce vouvoiement ridicule ?
- Non. J'en ai besoin... pour me rappeler que vous êtes... notre prêtre... avoua Laura, aussitôt accablée.
 
Le souffle manqua à l'homme d'église. Il n'avait cesse de songer qu'il avait trahi son vœu de chasteté, qu'il avait trahi sa condition et sa religion. Ils avaient enfreint toutes les règles... Mais en jetant un œil vers le nouveau-né, le prêtre sentit qu'il ne regrettait plus ce qu'il avait fait, et ce sentiment fut si nouveau et inattendu qu'il se traduisit par un sourire déconcerté sur son visage.
 
- Quelle est cette joie soudaine ? demanda Laura, tout autant surprise.
- Il y a que... J'ai été véritablement obnubilé par notre faute, si bien que j'ai oublié... J'ai oublié de voir à quel point le bon côté est beau et... Maintenant que je suis à vos côté, toi et l'enfant... Je me dis... Que nos actes ont finalement plus de bonnes conséquences que de mauvaises !
 
Laura battit des paupières. Avait-elle bien entendu ? Le visage radieux du prêtre se chargea de lui fournir une réponse. Le rire de la femme tinta aussitôt, carillonnant comme une ribambelle de clochettes. Elle se jeta au cou de l'homme en secouant sa chevelure ensoleillée, comme le petit Émile l'avait fait avant elle. Elle cueillit entre ses mains le visage de l'homme d'église, et souffla :
 
- Je peux bien te tutoyer, maintenant !
 
Le nourrisson se mit à gémir tout soudain, et ses cris comblèrent son père qui ferma les yeux. Son bonheur importait bien plus que sa foi, désormais...
Au-dehors, un timide rayon de soleil doré comme un épi de blé perça le brouillard, et avec lui, un espoir naquit dans l'esprit d'une vieille femme qui contemplait le ciel obscurci de derrière son carreau. Le brouillard des remords cédait la place à la clarté de la détermination.