Le prêtre
Par La Rédaction le jeudi 19 novembre 2009, 11:44 - UnisVers ... La Plume - Lien permanent
Un frimas glacial étreignait le village. Son étau oppressant s'était refermé comme un piège autour des habitants inquiets plus avant dans l'après-midi, créant une aura jaune autour des flammes des chandelles. Cette brume épaisse faisait planer un sentiment d'angoisse général, et chacun se prenait à espérer que cela ne durerait pas. Les rues désertées avaient l'air d'autant de guet-apens, ce qui ne contribuait qu'à chasser davantage les habitants anxieux. Les villageois préféraient amplement la sécurité de leur foyer aux horribles chimères qui paraissaient les attendre à l'extérieur. Les rideaux pour la plupart tirés se soulevaient légèrement de temps en temps au passage de quelques téméraires en mal d'aventures. Le village restait figé dans une immobilité et un silence inhabituels.
Une ombre fantomatique se
détacha cependant du brouillard, à quelques pas de la chapelle dont le clocher,
déjà invisible, était lui aussi pris dans cette purée de pois. Le petit être
qui venait d'émerger, tout vêtu de blanc, la tête blonde comme un épi de blé,
se précipita vers l'église en filant comme le vent. Arrivé à la hauteur de la
lourde porte brune, il se campa sur ses deux jambes et poussa le battant de
toutes ses forces, son petit corps cambré haletant sous l'effort. La porte céda
finalement, et l'enfant se précipita à l'intérieur sans omettre un rapide signe
de croix. Il remonta la nef en vitesse, s'agenouilla devant l'autel et tout en
récitant quelques prières, l'enfant se mit à rire. Une joie intense le
parcourait. Elle lui donnait envie de se relever, chanter, danser! Mais jamais
il ne se serait permis de telles effusions dans la maison du Seigneur, même en
un jour aussi heureux. Le garçon sauta de nouveau sur ses pieds et ressortit
par où il était entré sans prendre la peine de refermer la porte massive. Il
contourna la chapelle et pénétra à l'intérieur d'un petit cimetière. Aussitôt,
toute précipitation oubliée, il se plongea dans un recueillement silencieux.
L'enfant caressa du bout du doigt plusieurs pierres tombales, s'attardant
devant une petite sépulture, versant même quelques larmes qui avaient tendance
à déborder un peu trop disait-on. Quand enfin il atteignit l'autre côté du
cimetière, sa nostalgie s'envola brusquement et toute sa joie, intacte,
l'envahit de nouveau. Il bondit vers une petite maison fort coquette qui
tournait le dos à l'église, y frappa avec insistance, et lorsque la brave
gouvernante du presbytère lui ouvrit, c'est dans un grand éclat de rire qu'il
se jeta entre ses bras potelés. Sa petite tête blonde bougeait dans tous les
sens tant son hilarité était grande, et certainement communicative puisque la
gouvernante joint son rire au sien sans même savoir de quoi le petit tirait
tant de joie.
« - Eh bien eh bien,
pouvons-nous savoir ce qui fait rire notre petit monsieur que voilà ?
questionna la domestique, toute attendrie.
- Ma petite sœur est née,
ma petite sœur est née ! cria le garçon en ouvrant largement ses grands yeux
pâles.
- Quelle heureuse nouvelle,
mon chéri ! Et tu as fais tout ce chemin pour l'annoncer au père Duchamp ? Il
t'en sera très reconnaissant, vraiment.
- En fait, nous avons
besoin de lui. Ma mère le demande à ses côtés, elle a quelque chose à lui dire,
je crois ...
La gouvernante fronça les
sourcils. Elle analysa l'expression du petit, jugea qu'il ne savait rien, puis
que finalement tout cela ne la concernait pas.
- Va donc prendre un verre
de lait dans la cuisine, je vais prévenir le père Duchamp. C'est jour de fête,
aujourd'hui !
L'enfant, qui connaissait
très bien cette demeure pour y avoir passé de nombreuses heures, disparut dans
le couloir. La domestique grimpa les vingt-trois marches de l'escalier et donna
deux petits coups sur la porte du bureau du prêtre. Elle entra sans attendre la
réponse.
- Mon père, on vous demande
en bas. Le petit Émile. Sa mère vient de mettre au monde un enfant et elle vous
veut auprès d'elle.
Le prêtre releva
brusquement les yeux de son livre.
- Elle a donné naissance à
un bébé, dis-tu ?
- Oui, oui, c'est bien ce
que le petit a dit.
- Et elle me veut à ses
côtés ?
- Eh bien oui, mon père,
pourquoi tant de méfiance !
- Pour rien, pour rien...
Je me mets en route tout de suite, Paule, tout de suite ! »
Et il passa prestement
devant une Paule toute ébahie.
« - Mène-moi vite à ta
mère, Émile !
- Oui, oui, on y arrive,
Monsieur le prêtre.
Le jeune Émile conduisit
l'homme d'église devant la porte de la chambre de sa mère. Le père Duchamp
ferma au nez du petit sans plus de cérémonie. Derrière le battant, on
l'entendit soupirer, puis ses pas s'éloignèrent. Le prêtre prit une grande
inspiration... et il se retourna. Elle était là, étendue dans son lit... Ses
longs cheveux dorés comme un écu encadraient son visage d'une lumière presque
divine. Son beau visage de porcelaine s'éclaira en reconnaissant M. Duchamp, et
ses longs cils voilèrent son regard fatigué. Même éreintée, elle conservait
toute sa splendeur, sa fraîcheur, son éclat. Sa peau délicate était plus pâle
qu'à l'ordinaire et le feu de son énergie éteint, mais devant lui se tenait
toujours la femme qu'il aimait.
Figé sur place, il n'osait
rien faire, ne savait plus que faire de lui. Ses bras ballants le long de ses
flancs lui parurent soudain bien encombrants, et sa langue se fit pâteuse. Sa
gêne évidente déclencha peu à peu les rires de l'heureuse mère qui observait le
prêtre se décomposer depuis son lit.
- Approchez, proposa-t-elle
doucement.
- Je ne... ça n'est
certainement pas une bonne idée.
- Vous ne voulez donc pas
voir votre fille ?
Ces paroles bouleversèrent
l'homme d'église. Vivre dans l'ignorance l'avait torturé pendant neuf mois. Que
la mère du nourrisson confirmât ses doutes le mettait dans un grand état. Cet
enfant était donc le sien... Sa respiration se coinça dans sa gorge. L'émotion
était trop grande pour un humble prêtre, pensa-t-il...
- Venez.
L'homme ne savait pas si
c'était son trouble qui le faisait si docile mais il fit quelques pas vers le
lit comme un automate. Lentement mais sûrement, il rejoignit le joli berceau
installé près de la mère. Doucement, hésitante, une de ses larges mains
s'aventura dans les couvertures... Ses doigts rencontrèrent alors une petite
masse chaude et haletante, fragile comme tout. Une foule de sentiments le
frappa au moment où il aperçut la jolie tête rosée de sa fille. Son émotion
était terriblement confuse. Une seule certitude le frappa au point d'ébranler
son corps massif qui dû s'appuyer contre le mur : un amour et une tendresse
immenses étaient nés en même temps que le nourrisson et ce premier contact, si
bref fut-il, resterait gravé dans sa mémoire comme étant le moment le plus
poignant de son existence.
Pendant une minute, il
dévora du regard la fillette assoupie. Ses yeux glissèrent bientôt vers le
visage épanouit de sa belle, qui l'observait depuis le début à son insu.
- Elle est ravissante,
murmura le prêtre, encore tout retourné.
- Elle vous ressemble.
L'homme s'assit sur le lit
sans rompre le lien qui venait de se créer entre eux. Il se saisit des mains de
la mère.
- Laura... Pardonne-moi. Je
n'ai pas été là lorsque tu avais besoin de moi.
- Vous êtes entièrement
excusé, sourit la femme.
- Ne pouvons-nous pas
abandonner ce vouvoiement ridicule ?
- Non. J'en ai besoin...
pour me rappeler que vous êtes... notre prêtre... avoua Laura, aussitôt
accablée.
Le souffle manqua à l'homme
d'église. Il n'avait cesse de songer qu'il avait trahi son vœu de chasteté,
qu'il avait trahi sa condition et sa religion. Ils avaient enfreint toutes les
règles... Mais en jetant un œil vers le nouveau-né, le prêtre sentit qu'il ne
regrettait plus ce qu'il avait fait, et ce sentiment fut si nouveau et
inattendu qu'il se traduisit par un sourire déconcerté sur son visage.
- Quelle est cette joie
soudaine ? demanda Laura, tout autant surprise.
- Il y a que... J'ai été
véritablement obnubilé par notre faute, si bien que j'ai oublié... J'ai oublié
de voir à quel point le bon côté est beau et... Maintenant que je suis à vos
côté, toi et l'enfant... Je me dis... Que nos actes ont finalement plus de
bonnes conséquences que de mauvaises !
Laura battit des paupières.
Avait-elle bien entendu ? Le visage radieux du prêtre se chargea de lui fournir
une réponse. Le rire de la femme tinta aussitôt, carillonnant comme une
ribambelle de clochettes. Elle se jeta au cou de l'homme en secouant sa
chevelure ensoleillée, comme le petit Émile l'avait fait avant elle. Elle
cueillit entre ses mains le visage de l'homme d'église, et souffla :
- Je peux bien te tutoyer,
maintenant !
Le nourrisson se mit à
gémir tout soudain, et ses cris comblèrent son père qui ferma les yeux. Son
bonheur importait bien plus que sa foi, désormais...
Au-dehors, un timide rayon
de soleil doré comme un épi de blé perça le brouillard, et avec lui, un espoir
naquit dans l'esprit d'une vieille femme qui contemplait le ciel obscurci de
derrière son carreau. Le brouillard des remords cédait la place à la clarté de
la détermination.
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